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L' étoile filante

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L' étoile filante

Message  CIGALE le Mer 2 Juin 2010 - 19:28



Depuis qu’elle avait découvert les « Lettres de mon Moulin », sa préférée avait été « Les étoiles ». Pour leur mystère. Pour leur éclat. Pour leur magie…Pour «… leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau… ». Les étoiles…

Souvent, le soir, elle allait s’asseoir auprès du Papet, sur le vieux banc de bois à l’entrée du mas. Elle savait que si lui ne la renvoyait pas, personne n’oserait venir la chercher. L’autorité du Papet avait préséance sur l’heure du coucher. La Mamette maugréerait bien un peu dans son tablier, mais son baiser avant le sommeil serait aussi doux que d’habitude, la Mamette ne savait pas se fâcher. Donc, elle pouvait savourer cet instant de paradis, sentir le bois rugueux contre ses jambes, appuyer sa tête contre la rude taillole de laine brune et laisser le bras du Papet peser doucement sur ses épaules.

Le Papet ne fumait jamais durant cette veillée. L’odeur du tabac, même familière, aurait irrémédiablement détruit l’harmonie des senteurs du soir. Fraîcheur humide du ruisseau derrière la grange…Foin remué dans l’auge des chevaux….Odeur entêtante des lavandes, rustique des plants de thym et de basilic en bordure de la fenêtre, se mêlant à la fragrance sucrée des grands platanes….

Le Papet lui racontait les étoiles, comme l’amoureux berger à la belle Stéphanette. Et de fait, amoureux, il l’était. Eternellement. De la belle Noémie aux joues dorées comme des brugnons, qu’il avait épousée un joli matin de mai…Et tant pis si les brugnons dorés étaient devenus pommes d’api, sur lesquelles étaient passés tant d’hivers et de larmes.

De ses bêtes, des chivau camarguais à la crinière de nébuleuse aux placides Comtois qui tiraient encore les roulottes…Des chiens qu’il affectait de prendre de haut, par pudeur, aux chatons trouvés un jour au creux de la paille…Il était amoureux de tout, de la vie, de son travail, et par-dessus tout de sa terre provençale. A le voir si brun, si noueux, si sec, la pitchouno pensait volontiers que le Papet était né un jour de la terre et des oliviers, unis par un baiser du mistral….

Ils restaient là, tous les deux, silencieux au-delà du possible….Ils se taisaient jusqu’à ce qu’enfin, une à une, les étoiles s’allument au ciel de velours sombre, comme des yeux brillants grands ouverts sur la nuit.

La voix du Papet trouait à peine le silence, parfois son doigt pointait une constellation, il détaillait les points lumineux qui la formaient, ajoutait une anecdote de son cru…La petite fille essayait de toutes ses forces de garder les yeux ouverts, malgré le lent bercement des mots de l’aïeul. Parfois, un léger sursaut « Vé , pitchouno…L’estello que toumbo ! » Une étoile filante ! Le trait de feu était passé déjà quand elle avait rouvert les yeux. Et jamais elle n’a réussi à en voir une. L’étoile filante…Elle se souvient des mots de Daudet, le trait d’or, un hululement dans la nuit « …Qu’est-ce que c’est, berger ? –Une âme qui entre en paradis, maîtresse… » Elle n’avait jamais vu d’âme entrer en paradis…

Quand les yeux du Papet se sont fermés, par une triste soirée d’octobre, le ciel semblait pleurer dans un grand mouchoir de nuages, il n’y avait pas d’étoiles. La petite fille-devenue-grande a pensé que la belle âme du Papet avait dû entrer au paradis, droite et fière, comme il avait vécu...



Par cette chaude soirée du mois d’août, la petite-fille-devenue-grande est assise seule dans son jardin. Comme elle est loin, sa terre provençale…. Au-dessus de sa tête, les étoiles illuminent la voûte du ciel comme s’il s’y donnait une fête, mais son cœur n’y participe pas. Son cœur est bien lourd; ce matin, une voix inconnue lui a annoncé « Nous sommes désolés…Votre maman… » Elle avance dans l’allée, son pas mal assuré la fait repenser à cette phrase de Mauriac :

« …Quand on perd sa maman, on a l’impression de marcher seul pour la première fois… »


Elle caresse du bout des doigts le plant de romarin auquel elle tient comme à une relique, un tout petit plant que lui avait donné le Papet et dont ses soins attentifs ont fait un arbrisseau.

Il lui semble qu’une main invisible se pose sur son épaule, et qu'à son oreille, une voix chère a murmuré « Vé, pitchouno…L’estello… » Instinctivement, elle a levé les yeux : un trait lumineux traverse le ciel… Une étoile filante. La première qu’elle ait jamais vue.

Lui vient alors la pensée très douce que c’est l’âme de sa Maman qui entre en paradis, et qu’avant de l’accueillir tout là-haut au pays des nuages, le Papet a voulu prévenir la « pitchouno ». Des larmes lui montent aux yeux comme une source qui jaillit. Et alors, seulement alors, elle laisse pour la première fois rouler sur ses joues la rosée brûlante au travers de laquelle les étoiles soudain semblent danser la farandole….

CIGALE

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Re: L' étoile filante

Message  Campanule le Jeu 3 Juin 2010 - 20:08

C'est vraiment très beau et très touchant Cigale, j'aime énormément vous lire :bouquet:
On sent chez vous beaucoup de sensibilité, d'émotion et de délicatesse.
Merci et bravo Cigale :bravo: :rose: bisous




 "On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux", bonne journée Invité.

Campanule

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